La décroissance

morceaux choisis en toute subjectivité

D'après Serge Latouche

Texte de 2019


(Le texte «La décroissance» au format PDF)

1  Origine et sens

Le terme de «décroissance» n'est pas au départ un concept, et en tout cas n'est pas le symétrique de la croissance. Il est d'abord un slogan politique provocateur dont la finalité est surtout de nous faire réfléchir pour nous faire retrouver le sens des limites. La décroissance ne désigne ni la récession ni une croissance négative. Le mot ne doit donc pas être pris au pied de la lettre; décroître pour décroître serait aussi absurde que croître pour croître.

La décroissance vise à faire croître la qualité de la vie, de l'air, de l'eau et d'une foule de chose que la croissance pour la croissance à détruite. Pour parler de façon rigoureuse, il faudrait utiliser un terme comme «acroissance» avec le «a» privatif grec.

La croissance est une croyance dans le progrès infini et dans l'évidence que l'accumulation sans limites est possible et souhaitable. Décroître, c'est sortir de l'idéologie de la croissance, c'est-à-dire du productivisme.

2  Pourquoi sortir de la société de consommation?

Nous vivons dans une société de croissance qui peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance. La croissance pour la croissance devient alors le seul objectif de l'économie et de la vie.

La société de consommation est l'aboutissement d'une société de croissance. Elle repose sur une triple illimitation:

  • illimitation de la production et donc du prélèvement des ressources renouvelables et non renouvelable;
  • illimitation dans la production des besoins et donc des produits superflus;
  • illimitation dans la production des rejets et donc dans l'émission des déchets et de la pollution (de l'air, de la terre et de l'eau).

La croissance économique est le plus souvent identifiée à la grandeur statistique qui la mesure, le produit intérieur brut (PIB). On présente le plus souvent le PIB par tête comme l'indice du bien-être, sinon du bonheur des différentes populations du monde. Il conviendrait toutefois de tenir compte de la répartition des richesses produites et du coût écologique de la croissance.

L'obsession du PIB, défini comme la somme des biens et des services marchands et assimilés, fait que l'on compte comme positives toute production et toute dépense, y compris celle qui est nuisible et celle que cette dernière rend nécessaire pour en neutraliser les effets. Pour l'établissement du PIB, on considère toute activité rémunérée comme une valeur ajoutée, génératrice de bien-être, alors que l'investissement dans l'industrie anti-pollution n'augmente en rien le bien-être, au mieux il permet de le conserver. Sans doute arrive-t-il parfois que l'accroissement de la valeur à déduire soit supérieur à l'accroissement de la valeur ajoutée.

Les indices triomphalistes de croissance de la productivité, autrement dit des performances du progrès technique, qui démontreraient de manière irréfutable le progrès du bien-être, résultent souvent d'artifices comptable. Certes, notre nourriture, grâce au productivisme de l'agriculture, incorpore cent fois moins de travail direct que celle de nos grand-parents, et nos précieuses automobiles vingt fois moins que celles de nos parents, mais un bilan complet intégrant la totalité des coûts sociaux et environnementaux du système agroalimentaire ou du système automobile ferait apparaître des résultats moins reluisants. L'intégration pour l'agriculture des dommages collatéraux (prélèvement d'eau, pollution des nappes phréatiques, des fleuves, vaches folles, fièvres porcines ...) amènerait sans doute à conclure à une contre-productivité de la croissance.

Dans ces conditions, l'élévation du niveau de vie dont pensent bénéficier les populations du Nord est de plus en plus une illusion. Ils dépensent plus en termes d'achat de biens et services marchands, mais ils oublient - et toute la propagande productiviste les y pousse - d'en déduire l'élévation supérieure des coûts. Celle-ci prend des formes diverses, marchandes et non marchandes:

  • dégradation de la qualité de la vie non quantifiée mais subie (air, eau, environnement);
  • dépenses de «compensation» et de réparation rendues nécessaires par la vie moderne (médicaments, transports, loisirs);
  • élévation des prix des denrées raréfiées (eau en bouteilles, énergie, espaces verts ...).

L'augmentation régulière de consommation d'antidépresseurs illustre ce cercle vicieux où la croissance nous a fait entrer. Pour supporter un stress croissant engendré par la vie moderne (conditions de travail, transports, environnement ...), nos concitoyens ont besoin de drogue, ce qui permet de croître encore plus... Autant dire que dans ces conditions, la croissance du bien-être est largement un mythe.

La démocratie a apporté la liberté, ce dont on ne peut que se réjouir. Seulement, la liberté pour quoi faire? Penser et agir librement, sans doute, mais aussi détruire la nature et ravager la planète sans vergogne, et exploiter les autres de façon éhontée.

Derrière l'illimitation économique, se cache la démesure congénitale de la modernité. Elle est géographique, politique, culturelle, écologique, scientifique et d'abord éthique. Toutes ses formes convergent finalement dans la démesure économique. Ainsi, contrairement au projet émancipateur des philosophes des Lumières, la société moderne est devenue la plus hétéronome de l'histoire humaine, soumise à la dictature des marchés financiers et à la «main invisible» de l'économie, ainsi qu'aux lois de la «technoscience».

En substituant le rationnel technique et surtout économique au sacré, nous avons perdu le sens, voir le bon sens... La mondialisation économique et financière du capitalisme constitue l'achèvement de ce programme libéral-libertaire aux antipodes de la construction d'une société juste et soutenable, parce que ce système est fondé sur la démesure.

Nous sommes en grand danger, car notre surcroissance économique se heurte de plus en plus à la finitude de la biosphère. La capacité régénératrice de la Terre n'arrive plus à suivre la demande: l'homme transforme les ressources en déchets plus vite que la nature ne peut transformer les déchets en nouvelles ressources. Si tout le monde vivait comme un européen, il faudrait 3 planètes ou même 6 pour suivre le train de vie des américain.

Ceci n'est possible que par notre dilapidation du stock et la frugalité des pauvres. Nous ne nous contentons pas de vivre de nos revenu, mais vivons sur l'utilisation du patrimoine. Nous brûlons en quelques décennies ce que la nature à mis des millions d'années à fabriquer. En outre, nous bénéficions, nous au Nord, d'une assistance technique massive des populations du Sud. La plupart des pays d'Afrique consomment moins d'un dixième de planète, cependant qu'ils nous fournissent de précieuses matières premières, dont les aliments pour notre bétail.

En 2050, si nous ne modifions pas notre trajectoire, la dette écologique, c'est-à-dire la somme des déficits cumulés, correspondra à 34 années de productivité biologique de la planète entière. Même si les Africains se serrent encore plus la ceinture, on ne trouvera pas ces 34 planètes!

Une tentative de réponse a été abordée par la notion de développement durable. Il s'agirait d'un mode de développement économique qui permettrait la satisfaction des besoins présents sans compromettre la capacité des générations future à satisfaire les leurs. Très rapidement, le développement durable, ou soutenable, est devenu un mythe rassemblant tous les espoirs des développements. Il s'agit en effet, selon la vulgate, d'un développement «économiquement efficace, écologiquement soutenable, socialement équitable, démocratiquement fondé, géopolitiquement acceptable, culturellement diversifié». En bref, le merle blanc!

Du fait de son côté attrape-tout, la notion de développement durable, avec ses trois mythiques piliers (environnemental, social et économique), rencontra très vite un énorme succès. Evoquer le développement durable permettrait d'être rangé à moindres frais parmi les défenseurs de la nature. Toutefois, pour différents qu'il soit du développement tout court, et plus encore de la croissance traditionnelle, le développement soutenable n'en suppose pas moins une croissance vigoureuse, même si celle-ci doit se prétendre à son tour, verte ou écologique.

A la vérité, le «concept» de développement durable était dès l'origine chargé d'ambiguïté. L'adjectif «durable» se rapportait-il à la nature qui devait être absolument préservée, ou bien qualifiait-il exclusivement le développement économique, qui ne pourrait durer indéfiniment puisque la planète est, par définition, finie? Le développement durable est, on le voit, un oxymore, cette figure de style fondée sur l'alliance de deux termes aux significations opposées qui sollicite notre attention tout en anesthésiant notre sens critique. Il s'agit finalement de nous faire accepter les dégâts de la croissance tout en nous donnant une bonne conscience écologique.

Le développement durable, dont on retrouve l'invocation de manière incantatoire dans tous les programmes politiques n'a pour fonction que de maintenir les profits et d'éviter le changement des habitudes en modifiant, à peine, le cap. «Il n'est pas question pour nous, déclare Laurence Parisot, alors présidente du Medef, d'aller vers je ne sais quelle forme de décroissance. Le projet que beaucoup de chefs d'entreprise veulent porter, c'est le projet de développement durable, c'est-à-dire de la capacité de toujours faire de la croissance - le plus possible une croissance verte, une croissance durable -, et nous avons d'ailleurs besoin pour faire face aux défis écologiques de toujours investir dans les nouvelles technologies.»

Il convient par contre de remarquer que, comme le dit si justement Thierry Paquot, «Ce n'est pas ce développement qu'il faut rendre durable, mais le durable qu'il convient de développer.»

Les économistes passent le plus souvent sous silence la question de la justice. Toutefois, s'ils sont dans la dénégation de la menace écologique, peu ont le front de soutenir que l'ordre économique mondial engendré par l'économie libérale est équitable, et surtout de prétendre que l'usage des ressources naturelles correspond à la justice.

Ce développement des injustices est non seulement dans la nature même du système capitaliste, mais dans toute société de croissance, puisque la concurrence condamne à rechercher à tous prix des gains de productivité.

Une société inapte à permettre à la majorité de ses membres de gagner leur vie par un travail honnête et qui les condamne, pour survivre, à accepter d'agir contre leur conscience en se rendant complices de la banalité du mal est profondément en crise. Telle est pourtant bien la situation de notre modernité tardive, avec ses pêcheurs qui ne peuvent s'en sortir qu'en saccageant les fonds marins, ses éleveurs qui torturent leurs bêtes, ses exploitants agricoles qui détruisent le sol nourricier, ses cadres dynamiques devenus des «tueurs» ...

«A mesure que la croissance progresse, remarque l'écologiste Jean-Paul Besset, sur l'ensemble des fronts de la société, le malaise individuel augmente: états dépressifs, syndromes de fatigue chronique, tentative de suicide, trouble psychiques, actes de démence, internement, consommation d'antidépresseurs, de tranquillisants, de somnifères, d'antipsychotiques, de stimulants, addictions en tout genre, absentéisme au travail, à l'école, anxiété, conduites à risque ... »

La croissance obsessionnelle étant une maladie (en l'occurrence un cancer) qui se prend pour son remède, on peut vraiment parler, à propos de la société de croissance, d'une forme de totalitarisme inversé. Ce totalitarisme est inversé, et bien sur soft, parce qu'il résulte d'une forme subtile et exacerbée de la servitude volontaire. Les médias et la communication sont l'instrument et le complice du décervelage des masses. En capturant le désir, jamais assouvi, sous la forme d'un besoin susceptible d'être satisfait par la consommation de biens marchands, la propagande publicitaire enferme les consommateurs dans une véritable toxicodépendance.

Comme dans tout totalitarisme, cependant, le contrôle total de la gestion des pulsions, dans le consumérisme mondialisé, échoue en partie, ce qui permet d'espérer une désaliénation, mais le refoulé se manifeste aussi en retour dans le déchaînement monstrueux de la violence et du terrorisme.

Si l'effondrement inévitable de la société de croissance risque d'amener le chaos, la barbarie, voire la fin de l'humanité, sa disparition voulue, choisie et programmé ne serait pas nécessairement une mauvaise nouvelle. La «bonne nouvelle», selon Ivan Illich, est que «ce n'est pas d'abord pour éviter les effets secondaires négatifs d'une chose qui serait bonne en soi qu'il nous faut renoncer à notre mode de vie - comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d'un mets exquis et les risques afférents. Non, c'est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux.»

La société de croissance, en effet, n'est pas souhaitable pour au moins trois raisons: elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire, elle ne suscite pas pour les «nantis» eux-même une ambiance conviviale mais bien plutôt constitue pour tous une «anti-société» ou une dissociété malade de sa richesse.

3  Les objectifs de la décroissance

Pour concevoir une société de décroissance, il faut littéralement «sortir de l'économie», c'est-à-dire remettre en cause la domination de l'économie sur le reste de la vie en théorie et en pratique, mais surtout dans nos tête. Au-delà de l'unidimensionnalité de l'Hommo œconomicus, les sociétés peuvent se construire un futur soutenable en renouant avec leurs aspirations refoulées. La décroissance n'est pas une voie alternative, mais une matrice de possibles alternatifs.

En première approximation, on peut concevoir une politique de décroissance comme se donnant pour objectif de découpler l'amélioration de la situation des particuliers, le bien-être, d'avec l'élévation statistique de la production matérielle, le PIB. Faire décroître le bien avoir statistique pour améliorer le bien-être vécus.

En réduisant la croissance on réduirait automatiquement aussi les externalités négatives qui lui sont liées, ces charges - depuis les accidents de la route aux dépenses de médicaments contre le stress, en passant par la publicité tapageuse - qui n'apportent aucune satisfaction et sont souvent néfastes.

La conception de la rupture d'avec la société de croissance (du productivisme) peut prendre la forme d'un «cercle vertueux» de sobriété en «8 R»: réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces 8 objectifs touchent les points sensibles interdépendant contrastant avec la logique productiviste et consumériste. Ils ne constituent pas un programme, mais un horizon de sens dans lequel peuvent s'inscrire des initiatives concrètes de nature très diverses.

Le point de départ est le changement radical de valeurs par rapport à celles de la société de croissance. Et qu'elles sont les valeurs véhiculées par la société de croissance? Il suffit d'appuyer sur le bouton d'un poste de télévision pour le voir tout de suite: gagner de l'argent, le plus possible, par tous les moyens, éventuellement en écrasant les autres au nom de la concurrence ou de la recherche de compétitivité. Et aussi, bien sûr, en détruisant la nature sans pitié et sans limites. La société de croissance repose sur la guerre économique, la guerre de tous contre tous, et de tous contre la nature. On comprend très bien que c'est là ce qui nous amène droit dans le mur des limites de la planète, tout en détruisant le tissu social.

La remise en cause des valeurs sur lesquelles reposent notre mode de vie et notre système de fonctionnement nous amène aussi à remettre en question les concepts avec lesquels on appréhende notre monde et notre réalité. Nous devons considérer que la richesse ne se réduit pas seulement à l'argent. La vraie richesse, c'est d'abord de bénéficier d'un tissu relationnel qui fonctionne bien, ça peut être aussi avoir des amis, faire des choses intéressantes, respirer un air pur, manger des choses saines, .... Remettre en cause la richesse implique symétriquement de réhabiliter la pauvreté, réduite, elle aussi, à la seule dimension économique, en l'occurrence, celle d'une misère matérielle.

Une forme de frugalité digne était, pour toutes les sociétés, et pour la nôtre jusqu'au XVIIIe siècle à peu près, une valeur positive. La logique économique moderne à transformé la sobriété en valeur négative en même temps que les pauvres sont devenus des misérables, avec la privatisation des communaux et la destruction de la sphère familiale. Il faut redécouvrir la dignité de l'auto-alimentation. Il faut aussi remettre en cause le couple infernal fondateur de l'économisation du monde, la rareté et l'abondance. La rareté, comme donnée naturelle, est une invention de l'économie moderne. Elle est le résultat de l'appropriation des bien communs.

Cette confiscation des biens mis par la nature à la disposition de l'ensemble des hommes se poursuit de nos jours avec la privatisation de l'eau et celle du vivant. Ce qui se joue dans la bataille des OGM, c'est précisément l'expropriation des paysans de ce don merveilleux: la fécondité des espèces. Cette gratuité est insupportable à Mosanto, comme celle du logiciel libre pour Microsoft, parce que l'on ne peut pas faire de l'argent avec ce qui est disponible pour tous. Il faut donc créer artificiellement une situation de rareté, pour pouvoir faire payer chaque année aux paysans les semences indispensables pour reproduire le blé, le maïs, etc.

Mettre en cause de tels concepts amènerait à changer les manières de produire, ce que l'on produit et les rapports de production, autrement dit, les structures juridiques, institutionnelles ou coutumières. Si l'on change les structures de la production, on change aussi forcément la distribution. Redistribuer les droits de tirage sur les ressources naturelles et réduire notre empreinte écologique au Nord, pour permettre au Sud de respirer un peu plus, de consommer un peu plus, de vivre un peu mieux.

L'une des formes les plus importantes de ce changement, c'est la relocalisation. Relocaliser signifie démondialiser, mettre un terme au jeu de massacre planétaire et commencer à réparer les dégâts de la déterritorialisation massive des activité économiques et du casino de la finance.

Au nom de la rationalité économique, il a été imposé un vaste déménagement planétaire, contraire au plus élémentaire bon sens. C'est ainsi que, chaque jour, plus de 4000 camions passent le col du Perthus pour transporter des tomates andalouses en Hollande alors que, dans le même temps, des tomates hollandaises cultivées sous serre s'orientent vers l'Andalousie. Et comme il est prévus que de telles aberrations se développent encore, les projets fleurissent pour créer de nouveau tunnels, de nouvelles voies ferrées, pour permettre au flux de passer de 4000 camions par jour à 8000 camions par jours, à 16000 camions par jour et ainsi de suite sans doute jusqu'à l'asphyxie complète. Du point de vue de la décroissance, la relocalisation constitue non seulement une nécessité sur le plan économique, mais plus encore une hygiène mentale, intellectuelle et spirituelle. Il s'agit de retrouver le sens du local et de la juste mesure, conditions de la nécessaire réduction de l'empreinte écologique.

Réduire, en effet, est le verbe qui pourrait à lui seul résumer le projet de la décroissance vu par le petit bout de la lorgnette : réduire notre empreinte écologique implique de réduire notre surconsommation, réduire nos gaspillages... Cependant, la réduction la plus importante et la plus urgente aujourd'hui, c'est certainement la réduction du temps de travail.

Dans l'optique d'un changement de valeur, il ne s'agit pas de travailler moins pour gagner plus, ou même travailler moins pour travailler tous, que de travailler moins pour vivre mieux. Pour redécouvrir que le sens de la vie ne se réduit pas à l'exécution d'une activité fastidieuse à longueur de journée sous la dépendance d'un patron, d'un petit chef ou, pire encore, d'un algorithme.

Pourtant, cette libération n'est pas aussi facile qu'on peut le penser, parce que nombre de salariés sont devenus non seulement des drogués de la consommation, mais même des drogués du travail! Quand on ne travaille plus, on est perdu. Il faut donc là aussi, une véritable décolonisation de l'imaginaire pour guérir cette pathologie.

Réutiliser objets et machines, au lieu de les jeter faute de pouvoir les réparer, en raison de l'obsolescence programmée des produits, s'impose pour réduire le gaspillage des ressources (écoconception). En réparant les appareils, on épargnera évidemment beaucoup de matière première et, accessoirement, cela créera des emplois qui viendront compenser ceux que la baisse de la production aura provoqués.

Enfin, ce que l'on ne peut pas réutiliser, on s'efforcera de le recycler. On obéira ainsi à la logique de la nature, qui ne produit pas de déchets, les rejets d'une entreprise devant pouvoir constituer les «nutriments» d'une autre.

La société économique de croissance ne réalise donc pas l'objectif proclamé de la modernité, à savoir: le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. On est confronté au sophisme de la formule journalistique provocatrice: «L'économie se porte bien, mais les citoyens vont mal». A la mystification de la société d'abondance fondée sur la démesure et qui impose la frustration et l'austérité forcée au plus grand nombre, la décroissance oppose le projet d'une société d'abondance frugale basée sur l'autoalimentation, le partage, l'esprit du don et l«a convivialité. A la fin des années 70, Jacques Ellul notait déjà que le choix est entre une austérité subie, inégalitaire, imposée par des circonstances défavorables et une frugalité commune, générale, volontaire et organisée, provenant d'un choix pour plus de liberté et moins de consommation de biens matériels». Une abondance frugale, en quelque sorte, précise-t-il.

La rupture première impliquée par le projet de décroissance consiste à décoloniser notre imaginaire et donc à sortir de la religion de la croissance et à renoncer au culte de l'économie. S'attaquer à la croissance économique constitue une atteinte au pouvoir des «nouveaux maîtres du monde» et, en se sens, le projet touche les fondements du politique moderne et a des implications politiques. La société de non-croissance n'étant pas une alternative, mais une matrice d'alternatives possibles, elle peut se décliner à priori avec des organisations politiques les plus diverses.

Le changement de cap par rapport à la croissance n'est pas de ceux qu'une simple élection peut résoudre. Ce qui est nécessaire est beaucoup plus radical: une révolution culturelle, ni plus ni moins, qui devrait déboucher sur une refondation du politique et une autre façon de concevoir, de produire, de répartir et de consommer la richesse, ou plus simplement de répondre à la question fondamentale: «Comment vivre?» C'est la conversion massive du peuple à la décroissance qui est alors une étape primordiale.

La tâche de la société civile, selon le mouvement de la décroissance, devrait consister à contrôler le pouvoir et à exercer sur lui les pressions nécessaires pour obtenir la satisfaction des revendications populaires. Il s'agit alors de repenser l'organisation politique en la construisant depuis la société elle-même. Construire un monde où beaucoup de mondes aient leur place, articuler la spécificité locale concrète et la vision d'un monde à la fois un et pluriel.

4  Malentendu, contresens et controverses

Il n'est pas rare d'entendre des exclamations du type: «La décroissance, mais on y est déjà!» On a affaire à une confusion de la part de ceux qui n'ont pas compris que mot «décroissance» ne doit pas être pris au pied de la lettre mais constitue d'abord un slogan provocateur pour casser la langue de bois de la mythologie productiviste. Le projet alternatif de la décroissance ne doit pas être confondu avec le phénomène concret de ce que les économistes appellent désormais plutôt «croissance négative», à savoir le recul du produit intérieur brut (PIB).

Le projet d'une société de décroissance est radicalement différent de cette «croissance négative». A la limite, on pourrait opposer la décroissance choisie à la décroissance subie. La première est comparable à une cure d'amaigrissement entreprise volontairement pour améliorer son bien-être, lorsque l'hyperconsommation en vient à nous menacer d'obésité. La seconde est la diète forcée pouvant mener à la mort par famine.

Il est certain en revanche, qu'il n'y a rien de pire qu'une société de croissance sans croissance. Sur ce point, mais sur ce point seulement, les partisans forcenés de la croissance ont raison. Effectivement, le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi, en raison du chômage, de l'accroissement de l'écart qui sépare riches et pauvres, des atteintes au pouvoir d'achat des plus démunis et de l'abandon des programmes sociaux, sanitaires, éducatifs, culturels et environnementaux qui assurent un minimum de qualité de vie dans une société de marché. L'austérité à laquelle nos gouvernants nous condamnent nous permet d'imaginer quelle catastrophe et quelle régression sociale et civilisationnelle serait la persistance d'un taux de croissance négatif!

Il est classique d'accuser les partisans de la décroissance de vouloir nous ramener à l'obscur Moyen Age. Le projet d'une société autonome et frugale serait antimoderne et très loin de l'abondance, même frugale.

La conception de l'abondance frugale vise au maintien d'un mode de vie confortable, proche de celui auquel nous sommes habitués, les excès et les gaspillages en moins. Même si le recul de certaines consommations et certaines productions est nécessaire et souvent souhaitable pour la santé physique et mentale, il n'y a pas de raison de se condamner à l'ascétisme, si ce n'est pas nécessaire à l'équilibre des écosystèmes. La nécessaire critique de la technoscience prométhéenne et la non moins nécessaire autolimitation ne signifient pas un renoncement à tout ce que l'ingéniosité humaine a pu accumuler pour faciliter les tâches jugées nécessaires et fluidifier les rapports sociaux.

«La crise écologique ne serait-elle pas due avant tout à la surpopulation de la planète? Si une décroissance est nécessaire, ce serait donc d'abord celle de la population.» Quelle est la taille de la population mondiale soutenable? La notion de population mondiale soutenable est tout à fait relative. Il est sûr que si le niveau de vie états-unien n'est pas négociable, il faudra éliminer beaucoup de monde. A l'inverse un niveau de vie africain offre encore une large marge de manœuvre.

Ce que la décroissance remet en question avant tout, c'est la logique de la croissance pour la croissance de la production matérielle, non l'abondance des hommes. Même si la population était considérablement réduite, la croissance infinie des besoins entraînerait une empreinte écologique excessive. Une fois la logique de démesure de notre système économique jugulée, la question démographique pourrait être abordée et résolue plus sereinement, étant entendu que l'humanité devra impérativement maîtriser sa reproduction.

«Le problème posé par une démographie mondiale galopante, écrit Frans de Waal, n'est pas tant de savoir si nous sommes capables ou non de gérer le surpeuplement, mais si nous saurons répartir les ressources avec honnêteté et équité.» Là est le véritable défi de la décroissance.

Pour les partisans de la croissance, le plein emploi est indissolublement lié à la croissance économique. Pourtant, la croissance molle ne suffit pas à faire régresser le chômage, alors que les nouvelles technologies détruisent toujours plus de poste de travail qu'elles n'en créent. Dans ces conditions, adopter le projet de la décroissance semble condamner à aggraver le chômage.Il n'en est rien, bien au contraire, si l'on comprend le projet dans toute sa radicalité, puisque seule la mise en œuvre de la sortie d'une société de croissance peut offrir la perspective pour tous d'une activité sensée permettant un niveau de vie décent.

Le malentendu résulte en grande partie de la difficulté de s'abstraire du cadre mental de la société de croissance. Il y a toutes les raisons de penser qu'une société de décroissance n'aurait aucune peine à susciter de l'activité autonome pour tout le monde. La nécessaire reconversion de l'économie et éventuellement, la réduction du temps de travail sont les moyens qui s'imposent pour résoudre le problème du chômage.

L'abandon du productivisme et de l'exploitation des travailleurs du Sud nécessiterait même probablement plus de travail pour satisfaire un niveau de consommation finale satisfaisant, et ce, y compris avec un niveau inférieur de consommation matérielle.

En outre, la relocalisation industrielle et la reconversion écologique créeraient à elles seules de nombreux emplois. La relocalisation industrielle signifie en fait une «démondialisation» étant donné que ce que l'on désigne sous le nom de «mondialisation» des marchés a été avant tout une marchandisation du monde, soit un jeu de massacre à l'échelle planétaire, en faveur du moins-disant social, fiscal et écologique. La reconquête du marché intérieur mettra d'abord un frein à la délocalisation, cette hémorragie massive des activités nécessaires à l'autonomie, et recréera plus d'emplois que l'inévitable perte de certaines exportations.

La fin du pétrole bon marché devrait d'autant plus nous condamner à embaucher que l'énergie fossile a toujours été l'ennemie de l'emploi, dans la mesure où elle a favorisé la mise en mouvement de procédés techniques facilitant la substitution du capital au travail. Ainsi le tracteur a-t-il remplacé la traction animale et engendré une réduction de la main-d'œuvre agricole. La chaîne de montage, puis l'automatisation et la robotique ont chassé les ouvriers des usines.

Au total, on est donc en présence de 5 facteurs:

  • une baisse de productivité théorique globale, incontestable du fait de l'abandon du modèle thermo-industriel, du rejet des techniques polluantes, de l'usage inconsidéré des énergies fossile et de l'abandon des équipements énergivores;
  • une relocalisation des activité et l'arrêt de l'exploitation du Sud;
  • une création d'emplois à teneur écologique dans de nouveaux secteurs d'activité;
  • une réduction massive souhaitable du temps consacré aux activités productives;
  • un changement de mode de vie et la suppression des besoins inutiles (dégraissages dans la publicité, le tourisme, les transports, l'industrie automobile, l'agrobusiness, les biotechnologies, ...).

Les 4 premiers phénomènes jouent dans le sens d'un accroissement du nombre de travailleurs requis, le dernier en sens contraire.

5  Réussir la transition

Sortir de l'impasse de la société de croissance, c'est bien sûr trouver des cheminements pour construire un autre monde, un monde de sobriété choisie et d'abondance frugale. Le projet de la décroissance est donc nécessairement le projet de la transition entre deux mondes. Le projet de la décroissance n'est pas l'alternative, mais une matrice d'alternatives au capitalisme mondialisé, qui rouvre l'aventure humaine à la pluralité des destins et à l'espace de la créativité, en soulevant la chape de plomb du «totalitarisme» économique. Il s'agit avant tout de sortir du paradigme de l'Hommo œconomicus ou de l'homme unidimensionnel, principale source de l'uniformisation planétaire et du suicide des cultures.

La société d'a-croissance ne s'établira pas de la même façon en Europe, en Afrique sub-saharienne ou en Amérique latine. On ne peut donc pas proposer un modèle clefs en main d'une société de décroissance, d'autant qu'imposer une système politique préconçu conduirait à de nouvelles impasses et contradictions: comment en effet bâtir une société autonome à partir de lois qui ne seraient pas les siennes? Au delà de l'esquisse des fondamentaux de toute société non productiviste soutenable (les 8 R), la diversité et le pluralisme retrouvent leurs droits.

Les programmes pour mettre en œuvre cette transition seront nécessairement réformateurs puisqu'il s'agit de modifier la situation existante, mais cela n'implique pas pour autant de tomber dans le réformisme. En conséquence, beaucoup de propositions «alternatives» qui ne se revendiquent pas explicitement de la décroissance peuvent y trouver leur place.

La décroissance offre ainsi un cadre général qui donne sens à de nombreuses luttes sectorielles ou locales en favorisant des compromis stratégiques et des alliances tactiques, d'autant qu'il ne s'agit pas de prendre le pouvoir, mais d'imposer au pouvoir institué d'aller dans la bonne direction.

Sortir de l'imaginaire économique implique cependant des ruptures bien concrètes. Il s'agira de fixer des règles qui encadrent et limitent le déchaînement de l'avidité des agents (recherche du profit, du toujours plus) sur lequel repose la société de marché: instaurer un protectionnisme écologique et social, revoir la législation du travail, limiter la dimension des entreprises, etc. En premier lieu s'impose la «démarchandisation» de ces trois marchandises: le travail, la terre et la monnaie, puisque aucune des trois n'est produite pour la vente. Leurs retrait du marché mondialisé marquerait le point de départ d'une réincorporation-réencastrement de l'économique dans le social, en même temps qu'un premier pas dans la lutte contre l'esprit du capitalisme.

La redéfinition du bonheur comme «abondance frugale dans une société solidaire», correspondant à la rupture créée par le projet de la décroissance, suppose de sortir du cercle infernal de la création illimitée de besoins et de produits et de la frustration croissante qu'il engendre. L'omni-quantification du social et l'obsession calculatrice contemporaine ne sont que le résultat d'un coup de force, celui de l'institution du capitalisme mondialisé comme omnimarchandisation du monde. C'est contre ce projet de transformation du monde en marchandise que la mondialisation néolibérale a largement contribué à réaliser que le mouvement de la décroissance entend réagir. L'autolimitation individuelle et collective est la condition pour aboutir à la prospérité sans croissance et éviter ainsi l'effondrement de la civilisation.

La transition entre le système capitaliste et la société de décroissance posera certainement d'énormes problèmes de reconversion de l'appareil productif. Toutefois, la décroissance est aussi un pari sur l'ingéniosité humaine, laquelle sera sans doute en mesure de trouver, le moment venu, des solutions. Il y a déjà dans les archives techniques et scientifiques de l'humanité un gisement quasi inépuisable de solutions ingénieuses pour répondre aux innombrables problèmes que l'on rencontrerait; il suffirait d'y puiser à bon escient.

La réalisation du projet d'une société d'abondance frugale passe avant tout par une révolution mentale, pas par une prise de pouvoir politique. Il s'agit d'abord de décoloniser notre imaginaire. Convaincre une large part de la société qu'il faut mettre au centre de la vie humaine d'autres valeurs que l'expansion de la production et de la consommation, des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les être humain comme valant la peine. Nous devrions vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d'être centrale, où l'économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime, dans laquelle donc on renonce à cette course folle vers une consommation toujours accrue.

La décolonisation de l'imaginaire implique un changement de logiciel ou de paradigme ou encore une véritable révolution, révolution culturelle d'abord, mais pas seulement. Il s'agit en d'autres termes de sortir de l'économie, de changer de valeurs et donc de se désoccidentaliser pour commencer et accompagner les transformations de nos modes de vie.

Dénoncer l'agression publicitaire, véhicule de l'idéologie d'aujourd'hui, est certainement le point de départ pour sortir du cercle consommationniste, car la publicité constitue un ressort essentiel de la société de croissance. Le fait de ne plus être soumis à la manipulation médiatique continue devrait faciliter le processus de désintoxication consumériste.

La relocalisation est une pièce maîtresse du projet de décroissance. Relocaliser comprend certes un volet négatif, il signifie alors avant tout démondialiser. La relocalisation ne se réduit pas à cet aspect défensif, il s'agit de réinventer une autonomie territoriale adaptée à la situation historique.

La mondialisation étant ce jeu de massacre planétaire, mettant en concurrence tous les territoires en faveur du moins-disant fiscal, social et environnemental, détruit la base économique et sociale de l'autonomie locale: la paysannerie, l'artisanat, la petite industrie, le négoce indépendant. Elle engendre une uniformisation planétaire qui réduit les cultures au folklore et vide le politique de toute substance au profit de la seule loi du marché.

Dans l'optique de la décroissance, il est nécessaire de revitaliser le terreau local, parce que, même dans un univers largement virtuel, jusqu'à preuve du contraire, on vit localement. La reconstruction sociale du territoire à accomplir n'est pas seulement économique, mais aussi politique et culturelle.

Cette relocalisation comprend certainement un volet qui constitue une véritable provocation pour la pensée unique: «Réenclaver-recloisonner», c'est en cela que la relocalisation est le contraire de la mondialisation. Dans la mesure du possible, il est même souhaitable d'en revenir largement à l'autosuffisance économique, c'est-à-dire à une certaine forme d'autarcie.

En internalisant les coûts externes du transport, ceux de l'infrastructure et ceux de la pollution, on relocaliserait probablement un grand nombre d'activités. Avec un coût du kilo/kilomètre multiplié par 10 ou 20, les entreprises productrices redécouvriraient spontanément, les vertus des produits et des marchés de proximité.

L'objectif visé ne signifie pas pour autant une autarcie complète, perspective absurde et d'ailleurs impossible. Néanmoins, les échanges de marchandises doivent être limités et se faire le plus possible avec des régions partenaires qui ont fait le même choix et renoncé au productivisme. Sachant qu'un emploi précaire créé dans la grande distribution détruit cinq emplois durables dans les magasins de proximités, on comprend l'intérêt de défendre le commerce local.

Avec la fin du pétrole bon marché et l'exigence de bon sens de ne pas chercher à déstocker à grands frais les énergies fossile restante pour ne pas accélérer le dérèglement climatique, produire et consommer son énergie au plus près devraient devenir une nécessité. C'est le sens de la résilience qui est la résistance plus la capacité de rebondir face aux perturbations extérieures.

La résilience suppose une petite échelle et la plurifonctionnalité tandis que la centralisation faite au nom de l'efficience pour bénéficier des économies d'échelles implique le risque de fragilité en raison de la monofonctionnalité et l'hyperspécialisation. Réintroduire les jardins potagers, la polyculture, l'agriculture de proximité, de petites unités artisanales, la multiplication des sources d'énergie renouvelables renforce la résilience.

Deux institutions humaines apparaissent de façon récurrente à travers l'histoire et témoignent d'une extraordinaire capacité de survie, l'une rurale, l'autre urbaine. La première concerne la petite exploitation familiale autosuffisante, l'autre est l'atelier artisanal.

L'usage de monnaies locales - monnaies éventuellement fondantes, c'est-à-dire perdant de leur valeur au cours du temps - est un premier pas dans la réappropriation de la monnaie. L'autonomie économique locale implique de s'orienter vers une autonomie de financement autorisant l'accomplissement de projets locaux artisanaux, industriels et de services. Pour cela, il faut songer à inventer une véritable politique monétaire locale, afin que l'argent puisse servir et non plus asservir.

La bonne échelle d'un système monétaire régional correspond en gros à une biorégion. La biorégion peut être définie comme un territoire doté d'une forte autonomie écologique - la faune, la flore, le climat, le relief, l'hydrographie formant un ensemble homogène - en cohérence avec la population, sa culture et son histoire. Elle peut être rurale ou urbaine. Comme espace politique, elle correspond assez bien à la dimension d'une démocratie chez Rousseau: «Un état très petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres».

6  Réenchanter le monde

La réalisation de la société de décroissance pose la question d'un réenchantement du monde. Le terme ne doit pas laisser penser qu'il s'agirait d'inventer une religion de la décroissance, mais de retrouver le sens du sacré, de redonner légitimité à la dimension spirituelle de l'homme - cette spiritualité pouvant être totalement laïque -, et surtout de retrouver la capacité de s'émerveiller. Les poètes, les peintres et les esthètes de toutes sortes, en bref tous les spécialistes de l'inutile, du gratuit, du rêve, des parts sacrifiées de nous même, devraient retrouver leur place et ouvrir une voie vers ce que l'on pourrait appeler paradoxalement une «transcendance immanente».

Plus simplement, il s'agit de ressusciter la faculté d'émerveillement devant la beauté du monde qui nous a été donné, que le productivisme saccage par sa prédation et que le consumérisme s'efforce de détruire par la banalisation marchande.

L'objecteur de croissance est aussi nécessairement un artiste. Quelqu'un pour qui la jouissance esthétique est une part importante de sa joie de vivre.

La décroissance doit être un art de vivre, un art de vivre bien, en accord avec le monde, un art de vivre avec art.